1452-1519 Esprit universel de la Renaissance italienne. Artiste et insatiable humaniste.

1452-1519

«Quelle est la mesure de l’homme ? Telle était ma quête et elle reste entière»

Léonard de Vinci

Que ressentez-vous concernant notre siècle ?

La quadrature du cercle. La mesure n’est plus de mise, tout a pris des proportions hors de la mesure des hommes. Ainsi ne peuvent-ils plus maîtriser l’expansion. Une expansion qui les menace donc. À mon sens, l’homme n’est plus dans les limites de ce pourquoi il a été créé.

Est-ce à dire ?

Maintenir l’ordre, celui de la roue qui tourne. Aujourd’hui, il semble à l’image d’un hamster dans sa roue infernale et non plus aux commandes de l’axe de l’univers, la tâche que l’homme divin devait assurer. L’homme doit retrouver les frontières de son champ d’action, ce lien ténu avec dieu, ce paratonnerre divin. L’homme doit rester dans ses proportions. Au sein du cosmos règne un ordre où chaque chose a sa place.

Parlez-moi de la Joconde

Le sexe des anges, l’unité homme-femme, le Parnasse, une assise… Elle n’a rien de particulièrement humain, c’est une montagne en chair et en peinture.

Pourquoi écriviez-vous à l’envers ?

Un codage simple… Pas pour cacher, mais pour exercer mon cerveau. Une gymnastique que je me suis imposée. Un juste retour aux sources, à la source de mon imaginaire. La perte de contrôle de mon mental, dans le droit fil de la pensée pure. Et puis la langue divine s’écrivait dans ce sens. De gauche à droite n’est pas le sens de lecture de l’écriture sacrée, aussi ai-je marié les deux. Voilà ma fonction ! Grand ordonnateur du monde1. J’étais là pour composer. Pour moi l’organisation, la répartition géométrique, est essentielle. L’ordre des proportions. Oui, L’Homme de Vitruve existait dans ses mesures, mais je l’ai doté d’une proportion supplémentaire2.

Avez-vous fait parti d’un mouvement de pensée ?

Oui, mais je me suis échappé du dogme, car pour moi la chose essentielle était de créer mes codes, mon langage, mon codex, redéfinir certaines choses dans le tournant de mon époque, comme celui dans lequel vous vous trouvez aujourd’hui.

Alors que rêver pour notre époque ?

Votre pensée a pris une nouvelle tournure, votre rapport à l’espace n’est plus de la même qualité, ou plutôt dimension, devrais-je dire. Il s’agit à présent d’atteindre d’autres sphères, aussi bien physiquement, qu’en pensée. J’avoue que j’aimerais vivre votre siècle… tant de choses à inventer, comme par exemple, eh bien… la machine mentale pour abolir le temps et l’espace, comparable à celle pour apprendre à voler à mon époque. Il ne s’agit plus de l’homme-oiseau, mais de l’homme-étoile. Voilà, j’inventerais l’homme-étoile.

Une forme de cosmonaute ?

Non, il ne s’agit pas de la distance à parcourir, mais de la dimension stellaire. Une connexion de communication, une fibre, une autre perspective.

Parlez-moi du Saint Jean-Baptiste, votre tableau…

Le Christ dans sa candeur d’enfant. Et un jeune homme qui me plaisait. La beauté de ce que les Grecs nommaient l’éphèbe, mais qui pour moi représentait toute la pureté. Un modèle dans tous les sens du terme.

Et la Renaissance ?

Je dirais plutôt la naissance, car pour moi c’était cela : ouvrir les portes du monde qui s’offrait. Aujourd’hui aussi vous êtes à un seuil.

Que faites-vous?

J’aimerais dessiner de nouveaux contours, mais j’ai trop d’ambition et je n’y suis pas. J’aimerais travailler à la cour, mais les princes n’y sont plus. J’étais intemporel en mon temps, je me sens vieux dans le vôtre.

Un regret de ne pas avoir dit, fait ?

Pousser plus loin mes audaces et les communiquer. J’ai beaucoup gardé pour moi.

Que pensez-vous du progrès, de l’avènement de l’avion ?

Un moyen de transport. Faire voler l’homme… Il s’agissait d’autre chose alors. Rejoindre l’ascension. Le faire grandir ! Voilà, je voulais faire grandir l’homme en sagesse, en connaissances et en qualités. Et depuis ce temps pas grand chose ne semble avoir évolué dans ce domaine. Je me sens un peu défait… une sorte de défaite. Vous parlez de progrès, mais quel progrès l’homme a-t-il fait envers lui-même ? Et ses qualités, je ne les vois pas bien ? C’est de cela dont il s’agit maintenant ! L’homme doit progresser pour lui-même, retrouver ses qualités intrinsèques, celles qui le composent et ont participé à sa création. La magie des temps de la création. Je vous l’accorde, il semble y avoir beaucoup de mélancolie dans ce que j’exprime, j’ai un tempérament nostalgique, une sorte de larme, de sfumato devant les yeux. Jusque-là les temps ont donné raison à mes inquiétudes. Comme j’aimerais me tromper et voir la lueur. Accéder au soleil, sans que l’homme ne brûle ses ailes. Je ne vois pas très clair. Je ne suis pas clairvoyant.

Quel esprit aimeriez-vous être ?

Pas de désir, je ne suis pas dans la projection.

Et l’art…

Je ne me considère pas comme un artiste, j’étais le porte-parole des concepts de mon temps. Vous nommeriez cela aujourd’hui de l’art conceptuel. Je n’étais pas dans le littéral mais le latéral, ce pas de côté qui permet de voir différemment. Et dans le siècle de la perspective, j’ai pris cet angle décalé, pour créer mon propre prisme de décodage de l’histoire et de la réalité. J’envisageais l’art comme une science, un logos, une parole du monde. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas la vie, mais ses mystères constitutifs, l’encadrement des principes de la Création, du temps, des origines, de l’homme et de sa pensée. La pensée humaine dans le cadre de son corpus, de son corps. Anatomie et pensée, l’homme véhicule de sa pensée, voilà mon terrain de recherche et d’expression. Le corps humain est un carré magique dans toutes ses formations, le détourner, c’est créer d’autres pensées et je ne crois pas que cela conduise bien loin. Ma peinture était une chose mentale. C’est la pensée qui m’a toujours intéressé, comment elle s’articule dans la matière. La pensée comme mode de création, et c’est ce qu’aujourd’hui la physique quantique théorise et exprime. C’est ce que je voulais dire à ma manière : la pensée précède la création, le geste créateur procède de la pensée, la main, le geste suivent l’idée. La prééminence de la pensée, cosa mentale : voilà pourquoi je suis retourné aux formes et aux anatomies. Pour y retrouver la pensée, et par là-même, le processus de la création. Retourner vers l’origine, comme mon écriture qui balaye le temps à rebrousse-poil. L’inversion des systèmes permet de mieux en cerner la dynamique, les proportions, de rationaliser le cadre de la création, les rapports démultipliés de l’univers, et aussi d’en comprendre le carburant, l’alimentation. Je me suis nourri à cette source, au principe créateur de la forme et du verbe. J’ai allié les deux.

Et dieu ?

Le principe de l’Ordre divin.

Vos rapports avec Michel-Ange ?

Nous étions en rivalité sur notre désir d’accéder au principe-même de l’ordre la Création, chacun avec notre sensibilité. J’étais moins en muscles que lui, mes paramètres étaient sur d’autres chemins, dans l’humanisme de notre siècle, aussi sans doute, plus proche des Antiques et de civilisations plus anciennes. Lui, dans la fougue de notre époque. Nous nous sommes regardés et tournés le dos, mis dos à dos, cela aurait pu être un duel, cependant nous n’étions pas face-à-face…

Parlez-moi de François Ier ?

En lui j’ai trouvé une oreille attentive à mes interrogations sur le monde et sa création. Nous partagions les mêmes sphères d’intérêt. Nos échanges fructueux ont nourri la fin de ma vie. Un véritable bonheur pour mon salut. Et cette terre d’accueil, en laquelle j’ai pu ressentir la quiétude que mon pays ne m’avait jamais offerte.

Votre notoriété ?

J’ai été un chercheur, ai beaucoup cherché, décortiqué, mais finalement qu’ai-je trouvé ? Pas grand chose, à part le vide abyssal de la Création qui vous dépasse. Quelle est la mesure de l’homme ? Telle était ma quête et elle reste entière, malgré les pages et les pages que j’ai remplies. Une seule vie n’y suffit pas. Le mystère de la création reste entier et aujourd’hui tout aussi magnifique dans les poussières d’étoiles.

Quels conseils donneriez-vous ?

Viser plus grand que soi, car la mesure de l’homme dépasse les limites du cadre, de celui auquel j’ai travaillé.

Que pensez-vous ?

La pensée est une quête vaine, sans repos, une sorte d’errance fantomatique où nul ne trouve le repos. L’état d’êtreté, seul, est l’unité accomplie

  1. Transcrire l’universalité du code de la Création.
  2. Adaptation du dessin de Vitruve. Le centre du pentacle se situe sur le nombril et non plus sur le pubis.

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Vos commentaires
30.11.2020 | Véronique Delapalme

Chère Valérie, merci pour ce dialogue fort intéressant.
Léonard, maître dans l’art de la pensée créatrice, mais oui, n’est-ce pas une des lois universelles qui devrait être enseignée dès le plus jeune âge et connue de tous comme un outil divin majeur et fondamentale !

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